jeudi, mai 13, 2010

Revue critique de A New Kind of Christianity (2010) de Brian McLaren


Revue-critique de « A New Kind of Christianity » (2010) de Brian McLaren
Jean-Sébastien Morin, PH.D (Cand)


La question de l’Église émergente est une question fascinante, à tel point qu’il s’agit là de mon sujet de doctorat. Ma question de recherche : « L’Église émergente est-elle à l’intérieur de l’orthodoxie évangélique ? » m’amène, dans un premier temps, à tout lire ce qui est écrit sur le sujet et à tenter de classifier les croyances du mouvement émergent. Le nouveau livre de Mclaren, tout frais sorti des presses en 2010 m’aide clairement à répondre à ma question doctorale.
Un des dangers devant tout nouveau mouvement ou idée est de se positionner rapidement « pour » ou « contre », souvent sans même avoir lu les livres respectifs. C’est ce phénomène qu’a provoqué, en Europe, la traduction française du premier livre de McLaren sur la question de l’église dans la postmodernité : « The Church on the Other side : Doing Ministry in the post-modern matrix » (ou « Reinventing your Church » dans sa première édition). Le titre en français, bien mal choisi, a donné : « Réinventer l’Église » donnant l’impression à prime abord que McLaren désirait mettre de côté les enseignements et l’histoire de l’Église pour créer quelque chose de complètement nouveau (et donc forcément hérétique). Dans la réalité, outre son titre français provocateur, ce premier livre n’avançait pas vraiment d’idées si défrisantes que cela. Nous y trouvions là ses premières pistes de réflexion sur une incarnation de l’Église dans la postmodernité. Il fallait attendre son deuxième livre sur le sujet : « A New Kind of Christian » sorti à la fin des années 1990 pour y trouver des idées bien plus décontenançantes.

« A New Kind of Christian » était le premier volume d’une trilogie de romans théologiques. Plus léger à lire qu’un livre de théologie dogmatique, McLaren nous présentait, dans la forme de discours socratiques, un pasteur évangélique aux prises avec de grandes questions et doutes sur la foi qui rencontre un collègue avec qui il entretient de profondes conversations provocatrices d’idées pour l’amener à réfléchir. Beaucoup, d’après les idées de ce livre ont accusé McLaren d’être un hérétique. La réponse de McLaren était que le livre était une fiction théologique qui a pour but de nous faire réfléchir, de lancer la discussion afin de la faire progresser plus loin. Dans ce sens, ce n’était pas, disait-on, nécessairement les positions de McLaren qui étaient exposées mais de réelles questions que nous avions à engager en tant que théologiens et pasteurs évangéliques.

Il y a au travers la trilogie de McLaren plusieurs choses positives. Premièrement, on y trouve une explication assez claire de ce que signifie et implique le passage de la modernité à la postmodernité ainsi que des angles morts de la modernité et de l’église moderne. Pour donner un exemple : quand, au Moyen-âge, les théologiens ont appris que la terre était ronde et que la terre n’était pas le centre de l’Univers, il a fallu repenser plusieurs éléments de notre théologie. Non pas que la Bible elle-même a dû être repensée mais que notre compréhension de celle-ci et du monde a du changer. Il y a, selon McLaren plusieurs changements importants avec la venue de la postmodernité qui doivent nous amener à repenser l’incarnation de l’Église aujourd’hui.

McLaren nous aide aussi à réaliser que al crise vécue apr le pasteur dans son livre est partagée par beaucoup de nos jeunes aujourd’hui. Il est manifeste que l’Église évangélique est en crise sur plusieurs niveaux. On voit ceci particulièrement avec l’exode massif hors de l’église évangélique de nos jeunes universitaires. Nos réponses « modernes » évidentielles fétiches à la Josh McDowell ne satisfont tout simplement pas plusieurs de nos jeunes de plus en plus éduqués. Pourquoi ? Parce que la postmodernité a changé radicalement notre façon de comprendre le monde et de penser. Nos réponses d’hier ne répondent plus aux questions de demain. La postmodernité a amené des réflexions et des remises en questions majeures en science, en littérature, en histoire, en arts, en philosophie et en théologie. Par exemple, la physique quantique nous a apporté des questions importantes au niveau épistémologique : Avons-nous accès à la réalité telle qu’elle est ou seulement à notre expérience de celle-ci ? La vérité existe-t-elle et si oui, y avons-nous accès ? Si nous transposons ces questions dans le domaine biblique : les vérités énoncées dans la Bible sont-elles des accommodations (notion développé entre autre par Calvin) de Dieu à notre nature et compréhensions limitées ou sont-elles les vérités « pures » de la perspective de Dieu ?

En histoire, on remet en question maintenant la possibilité de ne jamais pouvoir arriver à une reconstruction « objective » des faits. L’histoire est toujours interprétation nous dit-on, donc toujours taintée de subjectivisme. Qu’est-ce que cela veut dire pour les évangiles ? De même, en littérature, toutes la polémique dans les questions de l’intention de l’auteur versus l’interprétation du lecteur (voir Anthony Thiselton (New Horizons in Hermeneutics) et Kevin Vanhoozer (Is There a Meaning in this Text?) nous ont amené à douter que l’on puisse jamais retrouver l’intention de l’auteur, si centrale à l’interprétation évangélique. L’apport de l’approche narrative (narratologie) à la Bible amène aussi d’autres questions : si la Bible est en bonne partie narrative en quel sens le texte fait-il ou a-t-il de l’autorité ?

Avec la postmodernité vient aussi le pluralisme religieux : pour une des premières fois dans l’histoire nous pouvons avoir pour voisins ou collègues de travail un hindou, un musulman, un athée, un mormon, etc. L’omniprésence de d’autres option philosophiques et religieuses nous amène 1) à constater que les gens de d’autres croyances ne sont pas nécessairement « d’horribles pécheurs » et donc 2) à remettre en question l’exclusivisme du christianisme comme chemin vers Dieu: Dieu va-t-il vraiment envoyer en enfer la majorité de l’humanité ? Au niveau du vécu de l’église évangélique elle-même, la version « moderne » de l’église ne semble pas sans défis : le taux de divorce est égal si pas supérieur à ceux du monde, les évangéliques vivent divisions après divisions sur plein de sujets secondaires et le Sola Scriptura des réformateurs a été transformé en un « Solo Scriptura » où chaque individu devient un magistère en lui-même. Plusieurs dans l’église émergente veulent repenser l’église en réaction justement à cette religiosité évangélique.

En ce sens, la « discussion émergente » (car le mouvement n’aime pas être appelé « église ») se veut une réflexion (et action) sur comment être l’église aujourd’hui. On peut, à notre avis, leur donner un A sur l’aspect de description du problème et de l’état de la question. Pour nous faire réfléchir, ils nous font réfléchir et nous obligent à faire face aux vraies questions posées par le monde. Malheureusement, c’est là que la bonne note arrête car s’ils posent les bonnes questions, ils en viennent presque systématiquement aux mauvaises réponses. C’est cela qui fit, notamment que des pasteurs tels que Mark Driscoll se sont retirés de la discussion émergente. Il existe une tendance forte vers une version libérale de la foi chrétienne. On peut néanmoins discerner, à notre avis, deux lignes de pensée dans la discussion émergente : celle présentée par McLaren et ses collègues et celle proposée par Robert Webber. Bien que nous n’examinerons pas la tendance de Webber ici, nous proposons fortement la lecture de son Ancien-Future Faith où il compare les trois générations d’évangéliques du 20ème siècle. La piste de Webber est que plusieurs des questionnements amenés par la postmodernité trouvent leurs réponses déjà dans l’histoire et les pères de l’Église. Il nous faut donc, en tant qu’évangéliques soigner notre amnésie historique collective et cette pensée magique à la Descartes que les évangéliques sont issus d’une sorte de génération spontanée qui seraient les premiers après les apôtres à réfléchir bibliquement sur les grandes questions.

Pour en revenir à McLaren, après sa trilogie de A New Kind of Christian qui se voulait du combustible à réflexion, il a commencé à écrire plusieurs livres où il tente de formuler ses réponses aux questions de la postmodernité. Il le fait bien maladroitement dans Generous Orthodoxy (qui a été commenté par D.A Carson dans son livre sur l’Église émergente) et The Secret Message of Jesus. Mais rien n’est plus clair que dans son tout nouveau livre A New Kind of Christianity (2010) où McLaren, très clairement affiche ses couleurs. Certains qui, comme moi, trouve que McLaren pose de bonnes questions m’accuseront ici de lui porter des intentions mauvaises. A New Kind of Christianity ne pourrait être plus clair sur les positions actuelles de McLaren. Les personnes qui doutent de ce que j’avance dans les prochaines lignes sont invitées à lire pour elle-même le nouveau livre de McLaren.

Je serais tenté de renommer le titre A New Kind of Christianity pour An Old Kind of Heresy en ce qu’il n’y a dans ce livre rien de nouveau si ce n’est que le vieux libéralisme des années 1930 remis au goût du jour. Les arguments de McLaren sont les thèses reprises par plusieurs Christ et qui sont foncièrement hostiles au christianisme historique : Marcus Borg, John Dominic Crossan. McLaren tente de reformuler les dites thèses en leur donnant une saveur davantage « évangélique » alors que profondément elles changent le cœur même de l’Évangile et du caractère de Christ. Voici dix propositions de McLaren dans son nouveau livre A New Kind of Christianity (2010) qui n’est pas à confondre avec A New Kind of Christian (1999):

1)Le problème majeur des évangéliques selon McLaren est qu’ils lisent la Bible comme une constitution immuable alors qu’ils devraient la lire comme un narratif, l’histoire de Dieu au travers celle des hommes.

2)Pour McLaren, le Dieu cruel, génocidaire et déterministe trouvé dans l’A.T n’est pas « le dernier mot sur le caractère de Dieu » (p.103). En fait, nous aurions selon lui, au travers l’Ancien (et le Nouveau Testament) la compréhension changeante de l’homme à propos de Dieu. Donc si Dieu demande un génocide dans l’AT, c’est l’homme qui l’aurait compris (à tort) ainsi. Cela revient à la position néo-orthodoxe qui dit que la Bible contient la Parole de Dieu. Le problème avec cette position est de déterminer qui décide ce qui est Parole de Dieu et ce qu’il ne l’est pas. Cette position de « l’Évolution de Dieu » n’est qu’une variante à saveur un peu plus conservatrice de la position des sciences des religions qui dit que le peuple d’Israël est passé au travers son histoire d’un polythéisme, à un dieu tribal à monothéisme bénévolent.

3)La personne de Christ nous pointe vers le dépassement de l’éthique biblique : de la même façon que le Nouveau testament élimine la polygamie, de même nous avons dépassé l’éthique biblique par rapport à l’esclavage, la place des femmes dans la société, notre traitement de la planète et bien sûr, de l’homosexualité. (« The question is complexified from « Is homosexuality right or wrong? » to « How should gay and straight people understand and treat one another in God’s kingdom » (p.180).

4)Si l’enfer est définit comme un lieu de tourments éternel alors Dieu est un psychopathe profond et cruel (p.34-35). Donc l’enfer n’existe pas. « Now remember, in making this contrast, I’m not trying to defend the view of God in the Noah story as morally acceptable, ethically satisfying, and theologically mature » (p.110).

5)McLaren accuse les évangéliques d’interpréter Jésus à la lumière d’Augustin, de Thomas d’Aquin et de 2000 ans de théologie et propose d’interprétation Jésus à partir de l’AT (pp.35-36, p.120-126). Néanmoins, dans la réalité il interprète Jésus à la lumière de John Dominic Crossan, Marcus Borg et d’autres pour qui le Jésus des évangiles n’a pas même de ressemblance au « vrai Jésus ».

6)Le concept de la chute et de la rédemption n’est pas un concept biblique mais la surimposition de la philosophie platoniste et néo-platoniste sur la Bible (p.33 et suivante).

7)Mclaren avance une nouvelle version de l’universalisme. En bout de ligne, tout le monde sera sauvé car le jugement n’est pas une condamnation « As a first step in seing judgment in our new eschatological context, we must stop defining it as condemnation » (p.203) [Judment] means reconciling and restoring » (p.204). Dans son concept, ce sont les parties en nous qui sont mauvaises qui seront brulées pour ne garder que le bon et le semblable à Christ (p.204) et ce, dans les gens de toutes les religions.

8)L’Évangélisation n’est plus vraiment nécessaire : « Evangelism would cease to be a matter of saving souls from a bad ending[…] It would cease to be a proclamation of the superiority of the Christian religion.» (p.216). L’Évangile est la proclamation du Royaume. Le Royaume redéfinit par McLaren est le fait le monde devient de meilleur en meilleur en participant et en suivant l’exemple du Christ.

9)Dans la réalité McLaren (p.201) propose un genre de postmillénarisme tout en rejetant le terme. Pourquoi ? parce que dans la notion du postmillénarisme il y a déterminisme - quoique triomphal : Dieu a décrété que la fin serait mieux. McLaren s’oppose à tout déterminisme de la part de Dieu (ça enlèverait toute liberté et mettrait sur le dos de Dieu la responsabilité d’avoir créé (ou permis) le mal. Il doit donc embrasser la perspective de l’Open Theism. Il propose une eschatologie participatoire où Dieu nous accompagne toujours dans une direction où il y a davantage d’espoir.

10) McLaren finit par renier la seconde venue du Christ (p.198-199). Se basant sur l’interprétation de NT Wright de Matthieu 24, nous ne devons pas attendre un retour de Jésus (ce que même Wright lui-même ne va pas jusqu’à dire). Il attribue la parousie à la présence de Christ dans l’Église et dans la destruction du temple en 70.

En terminant, après avoir fait l'écriture de cette critique, je suis tombé sur la critique dans Christianity Today faite par nul autre que Scot McKnight. McKnight est un des penseurs du clan émergent et avait répondu à Carson après son livre sur l'église émergente. Voici ce qu'il écrit concernant ce dernier livre de son ami et collègue Brian McLaren :

"Unfortunately, this book lacks the "generosity" of genuine orthodoxy and, frankly, I find little space in it for orthodoxy itself. Orthodoxy for too many today means little more than the absence of denying what's in the creeds. But a robust orthodoxy means that orthodoxy itself is the lens through which we see theology. One thing about this book is clear: Orthodoxy is not central.

Alas, A New Kind of Christianity shows us that Brian, though he is now thinking more systemically, has fallen for an old school of thought. I read this book carefully, and I found nothing new. It may be new for Brian, but it's a rehash of ideas that grew into fruition with Adolf von Harnack and now find iterations in folks like Harvey Cox and Marcus Borg. For me, Brian's new kind of Christianity is quite old. And the problem is that it's not old enough".

(Vous pouvez trouver cet article en ligne sur : http://www.christianitytoday.com/ct/2010/march/3.59.html?start=1)

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